Aymak D. Djangaliev et Malus sieversii

Brève histoire de l'académicien aymak D. Djangaliev

La destruction à grande échelle des forêts primaires de Malus sieversii au Kazakhstan démarre à l’époque soviétique sous l’impulsion de la politique agricole de Staline. Cette espèce endémique sera systématiquement déracinée au profit de la plantation de vastes kolkhozes de monoculture de vergers de pommiers cultivés de variétés européennes. Aymak D. Djangaliev, scientifique Kazakh, conscient d’une perte irrémédiable, a consacré sa vie à l’étude et à la sauvegarde de cette espèce en danger de disparition. Sans lui, cette formidable découverte ne nous serait jamais parvenue.

Aymak D. Djangaliev est né en 1913 dans l’ouest du Kazakhstan, au sein d’une famille d’agriculteurs aisés. En 1919, sous l’effet de la terreur provoquée par la révolution russe, comme des milliers de Kazakhs, le jeune orphelin est jeté sur les routes, est recueilli à l’orphelinat de la ville et poursuit ses études secondaires brillamment. Il obtient à 19 ans son diplôme d’agronome et prépare sa thèse d’État tout en travaillant près de Chimkent.

En 1937, il intègre l’Institut supérieur d’agronomie de Timiriazev (Moscou), passe sa thèse de doctorat en 1941, entre à l’École militaire de Gorki, est nommé commandant d’une batterie antiaérienne contre les nazis et revient en 1945 à Alma-Ata en héros de guerre. Scandalisé par la déforestation de Malus sieversii, il entreprend clandestinement le premier travail scientifique sur ce patrimoine, tout en poursuivant son travail d’agronome.
En 1959, il crée puis dirige l’Institut d’agriculture et de plantes cultivées et plante son tout premier conservatoire de Malus sieversii.
En 1969, il soutient avec succès sa 2ème thèse d’État sur Malus sieversii. Trop visionnaire et anticonformiste, il est l’objet de rivalités puis de dénonciations. Il est démis de ses fonctions, son conservatoire et ses écrits brûlés. Il accepte un poste au Jardin botanique. Commence une troisième vie difficile où l’instabilité de sa position et sa semi-clandestinité liée à son travail sur Malus sieversii – objet de censure l’empêcheront d’avoir la renommée qu’il mérite.

En 1979, il est mis en retraite anticipée et son 2ème conservatoire est détruit.
En 1989 il sort de l’ombre grâce à l’initiative indirecte du généticien américain Herb Aldwinckle de l’Institut de recherche Cornell-USDA (lien). Il réintègre le jardin Botanique, organise pour l’équipe de généticiens quatre expéditions entre 1991 et 1996 qui aboutiront à une étude génétique de l’espèce sieversii sans précédent.
De 1996 à 2009, Aymak D. Djangaliev reprend ses recherches, effectue de nouveaux recensements et recréé un 3ème conservatoire de sieversii. Il s’engage politiquement pour la sauvegarde des forêts primaires.

En 2006 il rencontre Catherine Peix et accepte l’idée d’un film sur son travail et Malus sieversii dont le tournage s’effectuera de 2006 à 2010. Désespéré par les déforestations qui se poursuivent et le désengagement du pays sur cette question, il confie à Catherine Peix le 12 juin 2009, la mission de poursuivre la sauvegarde de ce patrimoine.
Le 21 juin 2009, l’académicien Aymak D. Djangaliev décède. Il aura vu et corrigé avant diffusion le documentaire Les Origines de la Pomme, ou le Jardin d’Éden retrouvé, et le livre de photos consacrés à sa biographie et aux Malus sieversii.

L'espèce malus sieversii

L’espèce Malus sieversii ne pousse exclusivement que dans le système tectonique montagneux du Tian Shan, sous forme de forêts endémiques. Celles-ci ne se présentent pas sous la forme de forêt linéaire mais se distribuent en poches isolées. Cette espèce se caractérise par la diversité au sein de sa population : port des arbres, l’aspect des feuilles, des fleurs et des fruits. Ceux-ci présentent des formes, des calibres, des couleurs du tégument et de la chair très différentes ainsi qu’une large gamme de parfums et de saveurs : amères, astringentes, acidulées, sucrées, etc. Cette impressionnante diversité témoigne d’un grand brassage génétique sur de très longues périodes aboutissant à cette multitude d’expression de caractères héréditaires.

Sa coévolution en vase clos sur plusieurs dizaines de millions d’années avec d’autres espèces végétales et animales explique le caractère unique de ces forêts qui n’existent nulle part ailleurs. Parler de la protection de cette espèce revient donc à parler de la protection globale de l’écosystème dans laquelle elle évolue et sans lequel elle ne pourrait  probablement, à terme, plus survivre. (cf. Les origines de la pomme, où le jardin d’Eden retrouvé)

L’espèce Malus sieversii, pour des raisons géopolitiques complexes, a été découverte très tardivement et les informations relatives à ses premières descriptions sont restées longtemps dans les archives soviétiques. Le seul scientifique à avoir travaillé in situ et pendant plus de 50 ans n’est autre que l’académicien Aymak D. Djangaliev.

De 1989 à 1996, les premières expéditions scientifiques occidentales du généticien Herb Aldwinckle et son équipe seront coordonnées par Aymak D. Djangaliev.
En 2002, le généticien Barrie Juniper et son équipe d’Oxford démontrent pour la première fois que Malus sieversii est l’ancêtre de toutes les pommes cultivées.
En 2010, le séquençage complet du génome de la pomme domestique, par une équipe européenne, valide ce résultat.